Il y a plusieurs années, une vidéo de Dirty Biology commençait par ces quelques mots : “Cela aussi passera”, et racontait la légende d’un roi perse demandant à ses sages de lui graver sur un anneau une phrase qui serait vrai de tout temps afin de le guider dans tous les moments de son règne. Les sages proposent alors “Cela aussi passera”, et le roi s’appuya sur cette sagesse autant pour garder espoir dans les moments de crise que pour rester humble dans les moments de triomphe.1

J’ai repensé à cette phrase en écoutant un morceau de podcast sur la grotte de Lascaux. Les invités s’émerveillent, à juste titre, des peintures rupestres et des dizaines de milliers d’années qui nous séparent de ceux qui les ont peintes. “Celui qui a fait ces traces pouvait-il imaginer que nous nous tiendrions au même endroit si longtemps plus tard ? Et dans 30 000 ans, que restera-t’il de ce que nous créons aujourd’hui ?

Peintures de la grotte de Lascaux
Peintures de la grotte de Lascaux

La plus grande fascination est de mise face à ces vestiges qui persistent à travers les âges ; et pourtant je suis plus fasciné encore par ce qui disparaît. Pour une grotte de Lascaux, combien de peintures sont détruites par le temps ? Pour une acropole grecque, combien de ruines englouties ne seront jamais retrouvées ? Et combien de temps avant que les pyramides ne s’écroulent ? Pour que les plus vieux fossiles ne se dissolvent ? Même le soleil doit finir par s’éteindre. Et si l’univers entier doit prendre fin un jour, comment les conséquences de mes actions pourraient être autre chose qu’infimes ?

Nous avons déjà du mal à garder en mémoire ce que nos aînés de quelques générations ont vécu. Pourquoi en serait-il différent de nos descendants ? Si je sais si peu de comment vivaient mes ancêtres il y a 100 ans, je serai certainement oublié à mon tour dans un siècle.

J’admets volontiers que ces idées peuvent sembler morbides. Pourtant elles n’ont pour moi rien de déprimant ni de menaçant. Plutôt que nihilisme ou au défaitisme, je trouve un grand réconfort dans la fugacité des choses. Puisque qu’aucune trace que nous pourrions laisser n’est permanente, il ne peut être du devoir de personne de laisser une marque grandiose. Notre vie et sa valeur ne peuvent être jugées par ce que nous laissons après nous, et nous vivons pour nous-même et pour ceux qui nous entourent.

Mes efforts aujourd’hui n’ont donc pas vocation à être remémorés, mais à transmettre de façon beaucoup plus informelle : transmettre par la culture, par une philosophie de vie, par des valeurs et une morale. Qu’on hérite de moi les traits de caractère que je cultive comme qualités, comme je les ai hérités de ceux que j’ai admiré en grandissant. Si je ne suis qu’un maillon dans une longue chaîne qui doit de toute façon prendre fin, alors que je sois un maillon solide auquel ceux qui me suivent peuvent se raccrocher pour cultiver eux-même leur bonheur, comme j’essaie de le faire.


Par le plus grand des hasards, un blogue que je lis publié un billet (en anglais) qui me semble adjacent à celui que je suis en train d’écrire. Il y tient pourtant un discours assez différent du mien, et après une réflexion proche du stoïcisme arrive à une conclusion non pas moins intéressante.
À noter qu’il publie cet avis sans aucune prétention : c’est une opinion personnelle qu’il partage de façon très informelle. Mais n’est-ce pas exactement ce que je fais ici ?

Il raisonne ainsi : puisqu’après notre mort plus rien n’aura d’importance pour nous, ce que nous laisserons non plus. Puisqu’une fois mort nous ne pouvons plus l’expérimenter, c’est n peu comme si l’univers entier s’éteignait avec nous. Ainsi, il écrit “travailler à construire son héritage est une ambition vaine, car nous reportons « les fruits de nos efforts » à un instant au delà de notre propre expiration”.

À partir de là, il argumente que puisque poursuivre un héritage dans le futur est une œuvre inutile, nous pouvons, devons, nous concentrer sur le présent et sur ce qui est important maintenant. Il utilise cette réflexion pour motiver un exercice difficile, à savoir celui de la “pleine conscience”2, de l’être présent.


Même si je le rejoins sur l’importance de vivre dans le présent et de se concentrer sur ce qui compte vraiment, l’idée que notre héritage est une quête futile ne me plaît pas.

Pour moi, ce qui rend la notion d’héritage superficielle est : à qui le destinons-nous.
Si notre ambition est de laisser une trace dans la mémoire d’inconnus, qu’on se souvienne de nous comme de grands hommes (ou femmes) ayant fait avancer l’histoire de l’humanité, alors oui : l’héritage est futile. Pire : nocif, car cette ambition nous détourne effectivement du moment présent, de la vie de nos proches ; et ce pour nous faire vivre dans l’angoisse et la peur de ce que l’on ne contrôle pas : l’opinion des autres.
Si au contraire nous voulons laisser dans la mémoire de ceux que nous aimons un souvenir tendre, et créer autour de nous une bulle de quiétude et de bonheur, afin qu’eux-mêmes puisse y trouver du réconfort et de la joie, alors ce modèle est notre héritage précieux. Il m’est à la fois utile dans le présent, et sera utile dans le futur à ceux qui comptent pour moi.

J’ai la chance de connaître et d’avoir connu de tels modèles. Aujourd’hui encore, leur souvenir m’apaise et me guide ; leur exemple m’aide à déceler ce qui est important, car c’est de ce qui était important pour eux dont je me souviens.
Bien sûr, je n’ai en mémoire qu’un fragment de leur vie. Une partie de leur mémoire est perdue. Mais ce qu’ils ont transmis, volontairement par leurs leçons ou involontairement par leur exemple, est leur vrai héritage. Un héritage que je suis heureux d’avoir reçu, et fier de porter avec moi.

Mon ambition est de le rendre mien, le transformer de mes expériences, et de le transmettre à mes proches. Ainsi, je souhaite vivre le présent en accord avec moi-même, et permettre à mes proches de s’en inspirer pour eux-mêmes. Cela sera mon héritage.

Qu’il ne perdure ou non qu’une seconde à l’échelle de l’univers, sans en altérer inéluctable fin, n’en diminue aucunement l’importance à mes yeux.

[…] Que tes méditations journalières tendent à quitter sans regret cette vie que tant d’hommes embrassent et saisissent, comme le malheureux qu’entraîne un torrent s’accroche aux ronces et aux pointes des rochers. La plupart flottent misérablement entre les terreurs de la mort et les tourments de l’existence; ils ne veulent plus vivre et ne savent point mourir. […] Lettres à Lucilius, Sénèque, Lettre VI — Sur la crainte de la mort


  1. Cela aussi passera sur Wikipédia. ↩︎

  2. La pleine conscience ou mindfulness est un état psychologique qui centre l’individu sur le moment présent. La méditation vise à s’orienter vers cet état de pleine conscience. voir sur wikipédia ↩︎