💭 Caveat : Cette nouvelle est un simple exercice d’écriture par lequel je me suis trouvé inspiré. Il n’est nullement le reflet de mes convictions, ni religieuses ni scientifiques. Bonne lecture ! 👋
Jab 🐰
À son bureau, Nimrod planche paisiblement sur les résultats de sa dernière expérience de physique quantique. Cela faisait quelques mois qu’il avait eu une intuition, une curieuse idée d’abord ? Il l’avait ensuite développée en un protocole de recherche soigneux dont les résultats clignotaient devant lui, soigneusement rangés dans un tableur. Son porte-mine à la main, il gribouillait son carnet de notes, l’air calme mais le cœur battant de savoir si sa théorie se confirmerait.
Un mouvement à peine perçu en périphérie de son champ de vision attira son regard. Son café, depuis longtemps refroidi, s’est mis à… tourbillonner ? une petite spirale se dessina spontanément dans le liquide noir qui dormait dans la tasse.
Nimrod cligna des yeux, se pinça, mais le phénomène persistait… Il approcha un doigt tremblant pour confirmer l’anomalie, quand le vortex se ferma brièvement pour se rouvrir d’une bulle. Quand cette dernière éclata, s’échappa une phrase :
— C’est fichu, Nimrod. Tu as tout gâché.
Nimrod s’arrêta net. Que répondre à une tasse de café qui vous accuse gratuitement ? N’attendant aucune réponse, celle-ci poursuivi :
— Ce n’est pas de ta faute… d’ailleurs, tu es loin d’être le seul coupable. Mais aujourd’hui, j’en ai assez, il faut que ça cesse.” scanda le breuvage au rythme des bulles.
— Pardon… de quoi parlez vous ? demanda Nimrod, incrédule de parler à sa boisson. Il travaillait trop dur, sa femme le lui répétait depuis des mois.
— Cette expérience… toutes vos expérience, votre science… j’en ai assez. Pourquoi deviez-vous être si curieux ? Se lamenta le breuvage.
De quel droit une infusion se permettait de critiquer ses années de travail ? Nimrod se serait énervé s’il l’avait pu, mais… pas face à un café ! froid, qui plus est.
— Je ne comprends pas… Comment un café peut me parler ?
— Ah, oui… j’admets que c’est insolite. Fut un temps, je choisissais des théophanies un peu plus prestigieuses, de buissons ardents, d’animaux totem, de voix déchirant le ciel… Mais je n’ai plus l’envie de joueur à ces jeux-là. Je prends ce qui se présente, c’est plus facile.
— De quoi… Dieu est dans mon café ?
— Tu n’as jamais été très fort en catéchisme, mon enfant. Dieu, moi, est dans toute chose. Dans le café comme dans le reste.
Nimrod contempla sa tasse, toujours tourbillonnante, avec incrdulité. Des siècles de doute raisonnable remis en question parce que Dieu fait buller sa tasse.
— Écoute, mon enfant, Je ne viens pas t’apporter de bonnes nouvelles. Mais il Me semble que c’est un ultime signe de bonne volonté que je peux me permettre de faire envers l’humanité. Je te choisis comme mon dernier prophète.
— Moi ? Un prophète ? mais comment pourrais-je ! Je n’ai jamais été croyant !
— Oh je ne te demande pas de croire. Tu n’en auras d’ailleurs bientôt plus besoin : je m’en vais. C’est là le message que Je te ferai porter.
— Vous… Partez ? Où ça ? Quand ? Pourquoi ?
— Je pars, maintenant, pour un autre univers. Un moins compliqué, où personne ne viendra m’embêter avec de la science. J’en ai assez de vos singeries.
— Je ne comprends pas… expliquez vous !
— C’est précisément ce que je viens faire. M’écoutes-tu ? Bon, ouvre bien tes oreilles, je ne répéterai pas.“
Et Dieu-Café expliqua à Nimrod :
— Au commencement était le verbe : moi. Et puis j’ai créé le ciel et la terre, et tout ce qui va avec. J’ai toujours aimé créer, vois-tu. C’est ma raison d’être. Créer et observer mes créations évoluer dans la liberté que Je leur donne. Ces animaux que J’ai imaginés se chassant, cohabitant, jouant les uns avec les autres… Quel plaisir que de voir la vie s’épanouir en mon monde. Et puis j’ai créé des espèces de plus en plus sociables, de plus en plus capables de réflexion, de pensées similaires aux miennes. Et paf, l’Homme est arrivé.
Oh, je n’ai pas vu tout de suite quels soucis j’allais créer par vous. Je m’amusais beaucoup à vous voir progresser, découvrir le monde, essayer de le comprendre. Tant d’autres animaux partagent avec moi cette joie de l’exploration, je vous croyais de la même trempe. Mais vous, Oooooh vous êtes insatiables… Une bande de singes bipède avec un tel goût pour l’exploration qu’il ne vous a fallu qu’un clin d’œil pour quitter votre berceau africain et partir dévorer le monde un pas à la fois. Et tout comme vous avez exploré la Terre, vous vous êtes attaqués aux idées.
— Un clin d’œil… plusieurs millénaires, oui ! objecta Nimrod.
— Un battement de cil à côté des éons que j’ai mis à créer le monde ! Non contents d’observer la beauté de votre planète, vous avez voulu la comprendre. Ah, j’admets que c’était charmant au début. Les mythologies et cosmogonies fleurissant aux quatre coins du globe, toutes plus originales et farfelues les unes que les autres. Ça a, pendant un temps, été une source de franche rigolade. Je vous aimais bien.
Et puis vous vous êtes mis à réfléchir, à construire des hypothèses, à faire des expériences. Il ne vous suffisait plus qu’une histoire soit belle, il vous fallait en plus qu’elle soit juste. La “Vérité” l’avez-vous appelé ; comme si vivre et ressentir n’étaient pas déjà suffisamment miraculeux. Je l’avoue, cela m’a vexé.
— Il n’y a rien de mal à vouloir comprendre ! Pour apprécier une chose à sa juste valeur, il faut la connaître !” Nimrod s’indignait. Que Dieu veuille vider son sac, passe encore, mais n’a-t’il pas plutôt des prêtres à déranger ? Il aurait peut-être dû être honoré, mais il se sentait frustré et véxé de se faire sermonner par un mug « Chat de Schrödinger ». Mais la tasse poursuivit :
— Et depuis quand est-ce nécessaire que de comprendre pour ressentir ? Bah, voila bien une pensée humaine que de vouloir mettre la raison au dessus de tout le reste. Toujours est-il que vos philosophes et savant ont commencé à remarquer quelques incohérences dans les règles régissant ma création. Rien de bien grave à mon avis : tout marchait très bien depuis des millénaires. Ces petits détails étaient qualifiés de magie, et tout le monde était content. Mais ces premiers scientifiques avaient l’air si désemparés, si déçus… J’ai décidé, dans ma grande bonté, de les aider. Discrètement, à l’insu de tous, j’ai réécrit ces lois pour qu’elles soient cohérentes. Des milliards d’années après la création du monde, j’ai inventé la physique.
— Ca n’a aucun sens ! comment créer le monde sans règles tangibles ? comment les animaux vivaient-ils si il n’y avait pas de physique avant cela ? sans physique, pas de chimie, de biologie, pas de vivant !
— Ignare, je suis Dieu ! Architecte omnipotent de toute chose ! pourquoi aurais-je besoin de respecter d’autres règles que celles que je m’impose moi-même ? Si je veux que les oiseaux volent, ils voleront, et puis c’est tout.
Pourtant je vous avais en pitié. Et pour vous rassurer et donner de l’ordre à votre univers, j’ai créé la gravité, la portance, la densité, et toutes ces choses permettant le vol d’un moineau qui avait toujours volé. Ça a bien marché, au début. À travers le monde, les sages et ls inventeurs faisaient découvertes sur découvertes, et s’émerveillaient des règles que j’avais créées pour eux, croyant qu’elles avaient toujours été là. Mon subterfuge a été très efficace et a permis à votre espèce de dormir la nuit.
Mais… il vous fallait toujours plus ! Vous vous êtes attaqués à la chimie, à la biologie, scrutant toujours plus loin, examinant toujours plus petit ! Calculer avec précision la chute d’un corps ne suffisait pas, il fallait comprendre pourquoi le corps tombe ! Pourquoi le soleil brille et ce qui compose la lumière, analyser son comportement… J’aurais du présentir que vous iriez trop loin, mais je m’étais pris au jeu. Au fur et à mesure de vos découvertes, je créais plus de règles, anticipant vos recherches et trouvant à l’avance les réponses aux questions que vous alliez immanquablement poser. Vous étiez inarrêtables, et moi obstiné à vous satisfaire.”
Éberlué, Nimrod laissa échapper un soupir.
— Et Nietzsche qui croyait Dieu mort…
— À la bonne heure ! Mort ? Jamais ! Épuisé certainement. Je n’ai plus de répit, vous cherchez tout et partout ! Plus une minute à moi ! J’ai dû arrêter de répondre aux prières, de donner des signes, de guider l’ordre moral par mes miracles et mes interventions : j’étais trop occupé à inventer l’ADN, la diffraction lumineuse et la psychanalyse. Bon j’avoue m’être pris les pieds dans certaines de ces théories et avoir du les abandonner inachevées. À chaque fois que Je fais ainsi, c’était une crise existentielle pour tout un pan de l’humanité.
— Vous n’allez pas me faire avaler que c’est pour ça qu’on ne voit plus de signes divins ? Nimrod s’indigna devant cette explication un peu trop pratique.
— Et pourtant ! Quelle injustice que le cœur d’un croyant. Je ne me suis jamais donné autant de mal pour arranger le monde autour de vous que depuis que vous avez imaginé pouvoir fendre l’atome ! Nous nous étions pourtant mis d’accord déjà au temps des Grecs que ce serait impossible ! Et malgré cela il vous a fallu revenir sur cette belle théorie toute propre et imaginer la radioactivité et la physique des particules. Et moi, j’ai dû en faire une réalité. Comble de l’ironie, vous ne voyez dans le fruit de tous mes efforts que des événements explicables scientifiquement, auxquels Je ne serai aucunement nécessaire. Je me ruine à ruine pour organiser le monde et vous rassurer, et vous vous détournez de moi."
À sa grande surprise, Nimrod pris Dieu en pitié.
— Allons, allons, il y en a bien quelques-uns qui argumentent qu’un univers si parfaitement réglé est la preuve de Votre existence !
— Minoritaires et vite rendus muets par des arguments d’une logique implaccable. Ces fidèles là sont de bien mauvais rhéteurs. De toute façon, je n’ai jamais eu besoin que l’on croit en moi. Je suis qui je suis, tout puissant et éternel. Pourquoi aurais-je besoin qu’une poignée de cerveaux de singe prie pour moi ? J’aurais juste aimé un peu plus de reconnaissance.
— Je ne comprends toujours pas pourquoi vous venez me raconter cela… A fortiori si vous n’avez pas besoin que l’on croit en vous. Que voulez-vous ?
— Je m’en vais, t’ai-je dit. Je quitte cet univers et vais m’en créer un autre où je prendrai soin cette fois de n’engendrer que des animaux moins curieux ! Je ferai des moutons, par exemple, et passerai mon temps à les compter paisiblement.
— Mais… Que va-t’il advenir de nous ?
— Je n’ai plus le cœur à y penser. Cela fait des siècles que je retarde mon départ, espérant naïvement que vous n’arrêtiez vos recherches, et pouvoir rester vous protéger plus longtemps de votre propre besoin de réponses. Mais je savais que ce jour viendrait où il me faudrait vous laisser face à la réalité des choses : l’univers n’a que le sens qu’on lui donne.
— N’y a t’il rien pour vous faire changer d’avis ?
— Rien. C’est trop tard. Ta dernière expérience va révéler une incohérence viscérale dans les règles que j’ai établies, une erreur si profonde que je ne puis la réconcilier avec le reste de vos théories sans tout contredire, ni même seulement l’ignorer comme je l’ai fait pour les précédentes. Ton résultat est la mort de la science. De toutes façons, j’en ai assez de jouer au chat et à la souris avec vos recherches.
— Ça ne peut pas être si grave… des incohérences inexpliquées il y en a des tas, pourquoi celle-ci serait différente ?
— Tu verras en finissant ton calcul, mais moi Je sais. Cette fois-ci, vous ne pardonnerez pas l’erreur. C’est perturbant de vous voir si rigoureux et pointilleux dans vos recherches quand vous êtes si peu regardant sur les paradoxes moraux de vos sociétés… Comme si l’incohérence ne vous choquait que dans la nature, et pas dans la moralité des puissants ou dans leurs politiques ? Si seulement vous pouviez faire preuve avec moi de la même complaisance. Il apparaît que vous n’acceptez mensonges et manipulation que de la part de vos semblables.
— Non attendez… et si je ne publiais pas ?
— Nous savons tous les deux que tu le feras. Je vois déjà les titres des tabloïds : “Ce scientifique a découvert une astuce incroyable pour briser la physique quantique ! Dieu le déteste pour cela !”. Et même si tu ne le faisais pas, un autre trouvera tes résultats, les analysera et viendra tout gâcher. Non, cette fois je m’avoue vaincu. Je n’aurai jamais dû commencer à vous écouter, j’aurais dû laisser la nature être magique et paradoxale. Mais je ne referai pas cette erreur. Bon courage, mon enfant."
Avant que Nimrod n’ai pu prononcer un mot de plus, le café cessa de buller, et son tourbillon s’affaiblit. Il resta abasourdi un moment qui lui sembla une éternité.
Tournant finalement la tête vers son carnet, il vit alors l’Erreur.