L’été dernier, à l’occasion d’un mariage, nous sommes retournés en Roumanie, du côté d’Oradea. Notre amie qui se mariait étant une de ces personnes dont la spontanéité n’a d’égale que le manque d’organisation, nous ignorions tout du programme alors même que nous atterrissions. Nous avons (heureusement) été surpris en bien, et passé un charmant séjour. Nous avons même vécu une très enrichissante expérience viticole que je rapporte ici.
Plantons le décor
Le futur marié, roumain et hongrois, ne parlait ni français ni anglais. Nous avions nous même nous oublié trop de la langue roumaine pour échanger avec lui de façon fluide et fiable. Malgré cet obstacle, il nous a tout de même emmené dans sa famille, embarquant un ami dévoué prêt à servir d’interprète.
Toute la famille du promis était rassemblée dans une petite maison que les parents avaient construit eux-même, pièce après pièce au fil des ans. Le résultat était une maison de plein pied et pleine de charme, un petit jardin entourant un puits, un petit auvent abrittant deux tables, et d’une quantité gargantuesque de nourriture préparé pour l’occasion.
Le menu était tout ce qu’il y a de plus traditionnel, avec un soupe de poulet délicieuse, des sarmale, des kovnacs au pavot et… au loukhoums ? Je n’associait pas ce dessert à la Hongrie, mais ils étaient délicieux !
Ce fut donc un moment charmant sous le soleil du soir. Il faisait bon, tout le monde était joyeux. Avec persévérance et quelques coups de pouce de notre traducteur, nous avons franchi la barrière de la langue et nous sommes mêlés à la famille. Sauf avec la matriarche ; cette dame de 81 ans charmante, qui nous souriait de toutes ses dents et rayonnait de bonheur, ne parlait que magyar. Les poignées de main chaleureuses et les onomatopées furent notre langage.
À la fin du repas, notre hôte se tourna vers nous et nous annonça qu’il allait acheter du vin, et nous proposait de venir visiter le producteur.
Les marchands
J’aime bien le vin roumain. Il est fait de nombreux cépages que nous retrouvons en France (pour des raisons historiques fascinantes qui méritent un billet à elles seules), et de par le soleil qu’il reçoit et les sols où il pousse, il ressemble aux vins italiens en force et en arômes. Curieux de voir ce qu’il choisirait, nous le suivîmes et partîmes ensembles à travers la campagne.
Nous passerons donc sur l’étrangeté de se mettre le soir même en quête du vin prévu pour son mariage du lendemain : nous avons pris la route avec notre hôte.
Je m’attendais à trouver une petite ferme au milieu des vignes, ou un petit magasin aménagé dans une grande, mais… Point de boutique, de showroom ou de salon de dégustation !
Après un court trajet en voiture, nous arrivâmes au petit village de Borla, et il nous arrêta dans la rue principale. Descendus de la voiture, nous pouvions voir que devant les maisons, sur les trottoirs, avaient été dressées des petites tables sur lesquelles étaient abandonnés en plein soleil des petits paniers de légumes de la ferme : patates, oignons, ails… et des bouteilles de soda contenant différents liquides. Presque chaque maison produisait et vendait son vin de cette façon.
Nous étions venu voir une personne en particulier. Une femme sorti de sa maison pour nous accueillir, et ils discutèrent un moment (toujours en magyar). Elle s’absenta un instant et revint avec une bouteille d’eau minérale de 2 litres, remplie de vin rouge.
“Pchit!” fit-elle en s’ouvrant, ce qui était tout à fait inattendu pour ce vin rouge. Le humant tous ensemble, nous lui trouvèrent un nez très… trop fruité. Notre leader le goutta d’une gorgé, la recrachât dans l’herbe et conclue d’une sentence impardonnable : “gazeux, trop jeune”. Il avait l’air déçu, mais le vin encore en cours de fermentation ne convenait pas.
Repartis dans la rue et errant de table en table, nous suivions notre hôte qui ouvrait les bouteilles en plastique, les reniflait et nous les faisait sentir avant de les refermer avec un commentaire, manifestement insatisfait.
De mon côté, et avec ma moitié, nous trouvions l’expérience tout à fait fascinante. Que chaque voisin fasse son vin et l’expose de cette façon au côté des produits du potager familial semblait à la fois tout banal et totalement surnaturel. Ces coutume ont certainement dû exister en France, mais je n’aurai jamais imaginé les voir de mes yeux.
Quand à la qualité des produits, elle n’a rien à voir avec ce à quoi nous nous attendions. Les vins, roumains comme français que je connais sont issus de domaines viticoles dont c’est le métier et l’expertise. Or ceux que nous évaluions étaient d’avantage de l’ordre du hobby que de l’artisanat, passionnés mais amateurs ; leurs goûts ne ressemblent en rien à ce que j’attendais d’un vin. Jeunes, sucrés, gazeux, forts. Les bouteilles en plastique qui les contenaient, couvertes d’étiquettes de soda et eaux minérales, rendent impossible une évaluation impartiale… et je n’ose demander leur degré d’alcool.
On me demandait mon avis, que j’avais grand mal à l’exprimer limité par mon roumain approximatif, manquant d’expertise tant dans dans mon analyse que dans l’expression de celle-ci. Néanmoins, mes opinions semblaient conforter le sommelier chef, qui hochait la tête, rejetant les candidats un à un.
Finalement, nous nous sommes arrêtés près d’un portail. Une grand mère s’approcha en boitant, un sourire d’une oreille à l’autre. Après une brève discussion, l’épousé-en-devenir se tourna vers nous et annonça qu’il connaissait le producteur, et qu’à défaut de rouge, son vin blanc conviendrait très bien. Nous nous reprîmes la route pour une maison plus reculée dans le village, ou un grand gaillard d’une cinquantaine d’année nous attendait, le visage tanné par le soleil, un t-shirt presque aussi usé que ses chaussures.
La visite
Il nous salua et nous emmena au travers d’une petite porte qui s’enfonçait dans le sol. Les parfums que nous humions annonçaient sans détour qu’il s’agissait de son atelier de production. L’odeur de fermentation était presque palpable ! et j’eus vite l’impression d’avoir de l’humus jusqu’au fond des sinus.
Autour de nous, la pièce était remplie de verreries et d’appareils en bois, couverts de poussière et de rouille, mais manifestement encore d’usage car installés de façon à être accessibles.
L’homme ouvrit une seconde porte dans le mur du fond et dévoila une cave basse où s’alignaient les tonneaux, éclairés chaleureusement par une petite jambe jaune vif. Il y avait une vraie ambiance de contrebande : j’ai eu l’impression un instant de me trouver à Turtuga, l’île des pirates.
Il ouvrit un des tonneaux, un coup sec de maillet faisant sauter la grosse cheville de bois. Puis, prenant un long objet en verre, il en plongea la tige dans la barrique et la ressorti pleine de son vin blanc. Versant de généreuses quantités de sa boisson dans quelques gobelets en plastique, il nous proposa d’y goûter.
La dégustation
En bouche, ce vin ne ressemble à rien d’autre que je n’ai bu. À la fois sucré, acide, fruité… C’était si différent de ce à quoi je suis habitués que je n’avais presque pas l’impression de boire du vin. Ce n’était pas désagréable ! Je pense que l’ambiance et la découverte m’ont même rendu l’expérience agréable.
Cette fois-ci, notre meneur se montra satisfait. Ils discutèrent un instant du prix (qui s’avéra dérisoire…) puis entreprirent de remplir les bidons de plastique que le vendeur nous prêterait. Pour ce faire, il prit un long tuyau de caoutchouc et siphonna tout simplement son tonneau, comme on l’aurait fait avec l’essence d’une voiture.
Nous avons rempli ainsi une douzaine de bidons de cinq litres, avant de saluer le viticulteur et de reprendre la voiture.
Sur la route, un autre coup de téléphone nous orienta vers une autre ferme où presque la même transaction se tint au sujet du vin rouge, exception fait de la visite de la cave que nous n’avons pas visité.
Approvisionnés de la sorte, nous sommes rentrés nous préparer pour le mariage prévu au lendemain.
Le mariage
Le beau temps était au rendez-vous, et de grandes tables étaient dressées dehors. Sur chaque table, un pichet de rouge et un pichet de blanc attendaient les convives. Je gardais de notre excursion de la veille une impression très favorable du vin blanc, et avais hâte de goûter le rouge. Dès la première gorgée, je déchantais.
Âpre et âcre, en effet. Et également râpeux, acide, bouchonné. Une seule gorgée me fit comprendre que je ne boirait pas un verre du rouge. Et en re-goûtant le blanc, il se révéla tout aussi infect. Même le pire des picrates que j’ai jamais bu, la plus bradée des bouteilles de supermarché, le plus misérable des vins de messe fait figure de grand crû comparé à ceux que j’ai bus ce jour là. Les beaux flacons de cristal dans lesquels ils étiaent présentés n’ont pas suffis à leur donner bon gôut.
À mon avis, l’ambiance et l’exotisme de la cave de la veille m’avaient fait apprécier l’infime gorgée de cet affreux élixir. Pire encore : la dose de la veille m’avait traîtreusement mis en confiance, et je fus pris vingt minutes plus tard de crampes abdominales qui me firent rapidement quitter la table pour un grand morceau de l’après midi. L’expression “tord-boyaux” pris ce jour là tous son sens.
Le vin de vigne a beau être l’un des plus vieux alcool du monde, je me rend compte que sa fabrication n’est définitivement à la portée de tous.
Pourtant, j’ai été le seul à être malade, et les carafes sur les tables ont bel et bien été vidées par les convives. La fête était réussie, et les invités joyeux. Ceci me laisse croire que l’assemblée était bien habituée à ces boissons, que leurs tripes sont plus résilientes que les miennes, et que tout les goûts sont dans la nature.
Moralité : le vin de campagne roumaine ne me pose aucun problème, tant qu’on le tient éloigné de mon verre. Je vais pour ma part continuer à faire confiance aux producteurs dont c’est le metier.