Dans ma longue démarche d’émancipation digitale, j’ai abandonné les fils d’actualité algorithmiques et autres réseaux sociaux. Leurs politiques de protection des données (mais surtout : l’absence de celles-ci), leur contenu hautement publicitaire et putaclic m’ont complètement détourné d’eux et de leurs influenceurs. Mais me manquait tout de même l’aspect de communauté.

Je suis un geek : j’aime l’informatique, les forums, les centres d’intérêt et hobbies de niche, et les groupes de gens en ligne en discutant. J’aime échanger avec des inconnus sur le web, trouver avec eux des points communs, et par eux de nouvelles idées. Sans réseaux sociaux, comment faire ?

Ce qui a tout changé, c’est l’introduction des fils algorithmiques. En mars 2016, Instagram bascule d’un flux chronologique à un flux trié par performances. [TikTok, Facebook, X, Tumblr] tout le monde copie le modèle. […] L’algorithme cherchait à personnaliser nos fils, mais l’effet a été […] non pas une expérience personnalisée, mais une culture aplatie, lissée, débarrassée de tout ce qui pourrait surprendre ou déranger. Résultat : les gens ordinaires ont arrêté de poster. Pourquoi publier une photo quand personne ne la verra, noyée dans un flux dominé par des créateurs professionnels et des marques ?

Les réseaux sociaux n’ont plus rien de social par Arnaud Pessey

Puisque les réseaux sociaux ont perdu cette humanité, cette sincérité authentique et naturelle que je recherche, je me suis mis en quête d’autres lieux pour la trouver. C’était à un moment où j’étais expatrié en Roumanie, et mes cercles d’amis “de la vraie vie” sont devenus plus importants. Ouvrir (avec plus tard la participation active de ma dulcinée) ma maison et recevoir chez moi est devenu un grand plaisir. À mon retour en France, j’ai pu garder ces habitudes. Aller à la rencontre de communautés différentes (de cartes magic, par exemple) a aussi été un moment de rencontres que j’ai savouré.

Mais pour la sphère digitale, je n’ai trouvé la solution que tardivement.

J’avais bien essayé Mastodon, mais ce réseau libre et ouvert ne me satisfaisait pas. Trop de bruit épars, de chambres à écho. Sans algorithme, je peinais à trouver le contenu qui m’intéressait, et me retrouvais alors soit face au vide, soit pris dans une tourmente de messages pleins d’une conviction qui n’est pas la mienne, traitant de sujets que je ne cherchais pas.

Et puis j’ai découvert les blogues. Pas ceux fruits du travail de maisons d’édition ou de studios de production, mais ceux de gens “normaux”. Il subsiste, enfouie au delà de la quatrième page des moteurs de recherche, une poignée d’irréductibles sapiens qui postent, en leurs propres termes et à leur propre rythme, de petits fragments d’internet indépendant sans en espérer de revenus, et donc sans en optimiser le contenu pour attirer à tout prix les lecteurs. Ils font leur truc dans leur coin et le partagent sobrement avec qui en veut.


L’aspect technique de la démarche qui m’a toujours plu. Depuis le lycée, je crée pour mes amis toute sorte de sites Wordpress. J’avais même appris le PHP HTML et CSS afin d’en construire un à la main. Lors de mes années en Roumanie, j’ai développé le site de l’association étudiante de là-bas, le transformant en une plateforme de partage de cours et de notes, et avais même entamé la programmation d’un outil internet pour aider mes collègues étudiants dentistes à trouver des patients avec qui s’entraîner.
Mais à chaque fois que j’ai voulu créer un site pour moi, je n’y trouvais rien à dire l’abandonnais rapidement.

Et puis, la dimension artistique de l’exercice a commencé à me plaire. Un anonyme d’internet écrivant librement ses textes me semblait tel Robin des Bois. 100suns et ses haïkus m’ont touché, et j’ai voulu l’imiter. Raphael et ses revues de presse m’ont intrigué, et j’ai voulu faire de même. J’ai découvert les générateurs de sites statiques et leur technologie m’a séduit. Finalement, j’ai créé mon blogue (en 2022 !), et me suis mis en quête de personnes semblables dont m’inspirer.

Bloguer, c’est s’entraîner. Coucher calmement sur le clavier l’écart entre ce que je suis, ce que je veux exprimer et lui donner une forme, ici un texte. Assumer que le résultat sera toujours imparfait, incomplet mais sincère et recommencer encore.
Si faire ça sans rien attendre d’autre c’est ringard ! Et si, au passage, cela me permet de croiser d’autres personnes qui, comme moi, considèrent que s’interroger sur notre pauvre condition humaine est une hygiène de vie, alors je veux bien être ringard.

Bloguer est-il ringard ? par Dimitri Regnier

Ça m’a pris du temps. J’ai décroché et repris plusieurs fois mon petit jardin sur internet. Le temps passant, j’ai accumulé des liens et des références de gens dont j’aime le style et les idées. Mon agrégateur de flux s’est peuplé de billets, et sa lecture régulière m’a conforté dans un rythme de curiosité. J’étais en train de trouver un web de connexions, et cela me donnait de plus en plus envie d’en faire partie.


Je suis revenu à Mastodon à plusieurs reprises. D’abord pour y partager mes articles, les échanger et les confier aux regards des autres. Pas de grand succès, je le crains ! Mais l’audimat1 n’ayant jamais été pour moi la motivation de l’écriture, mon orgueil froissé s’en est vite remis.

Plus récemment, j’y suis revenu pour demander d’autres liens et références de blogues francophones à consulter. Et alors là, quel succès ! Ont abondé recommandations et liens de la part d’internautes qui ont manifestement entrepris la même démarche. J’ai rassemblé avec leur aide plus de références en 24 heures que je n’en ai réunies en 4 ans. Plus surprenant encore, la quantité s’est trouvé accompagné de la qualité, et nombre de ces propositions m’ont tant plu que j’ai supprimé quelques blogues que je suivais auparavant pour faire de la place. Trop d’articles à lire en diluent le plaisir, et je préfère mieux profiter chaque jour d’une liste brève que de me noyer parmi mille sources.


J’ai même pris l’habitude d’envoyer quelques courriels à ceux des blogueurs que je lis qui le permettent. C’est un grand plaisir que cette correspondance : nul besoin d’avoir grand-chose à dire. J’écris simplement : ”Salut, je t’ai lu et j’ai aimé. Ça m’a fait ressentir ceci, réfléchir à cela… connais tu cette histoire/anecdote à laquelle me fait penser ton billet ? Amitiés du web, Jab”. Et ces derniers répondent bien souvent, semblant heureux de cet échange.

Je retrouve ainsi une forme de communauté au travers d’un internet ouvert et libéré des réseaux propriétaires. C’est un grand plaisir que de lire ces inconnus que j’apprends à connaître, de leur écrire personnellement, de les rencontrer selon leurs termes. Et au cœur de cette rencontre, mon blogue. L’entretenir, le cultiver, est devenu d’autant plus intéressant que je le fais maintenant auX côtés de mes correspondants, que ceux-ci le lisent ou non.


  1. Peut-on dire audimat pour des lecteurs ? ou bien légimat ? Internet m’apprend qu’on utilise les termes de “tirage” ou de “taux de conversion”. Je préfère légimat. ↩︎