Le biais cognitif des coûts irrécupérables est tout à fait fascinant, et gagne à être connu. Sa description est issue de l’économie comportementale, et son petit nom anglophone est la “Sunken Cost Fallacy”.
C’est ce comportement qui nous pousse à persister dans un projet à cause d’un investissement (financier ou autre) déjà fait, quand l’abandonner serait plus profitable1. Clarifions d’un exemple.
Exemple
Prenons l’exemple (souvent employé pour illustrer ce biais) d’un spectacle.
Imaginons que je réserve une place pour un spectacle qui me coûte 20€. Je la paye au moment de ma réservation, et le billet n’est ni remboursable, ni échangeable, ni transférable.
Le temps passe, et la date dudit spectacle arrive. Sauf que, le soir donné, j’ai la grippe, j’ai lu de très mauvaise critiques du spectacle, il peut, j’ai mieux à faire… Bref, la soirée s’annonce mauvaise.
Pourtant, je vais probablement y aller parce que j’ai déjà investi dans le billet. Il faut “rentabiliser” le prix dépensé et essayer de profiter du spectacle malgré tout.
Et l’erreur est là. En réalité, j’ai deux choix :
- soit j’aurais dépensé 20€ pour aller voir un spectacle barbant dans de très mauvaises conditions
- soit j’aurai dépensé 20€ et je serai resté tranquillement chez moi pour me reposer.
Dans ces deux cas, les 20€ qui sont irrécupérables.
Ainsi, les coûts déjà investis et irrécupérables ne devraient pas influencer mon choix. Si on présente la situation différemment, les choses semblent évidentes.
Si le soir du spectacle, on me propose soit de payer 20€ pour aller au spectacle que je ne veux plus voir, soit 20€ pour être laissé tranquille, mais que je dois dans tous les cas dépenser ces 20€, nombreux seront ceux à choisir la deuxième option.
Et pourquoi ça existe ?
Le biais des coûts irrécupérables serait lié à notre aversion pour la perte. Il est bien plus désagréable pour nous de perdre ou gaspiller quelque chose que d’en gagner une autre. Nous concevons nos investissements comme perdus si nous les abandonnons sans qu’ils n’aient été rentables, sans considérer suffisamment ce que nous gagnerions à laisser tomber le projet.
Les auteurs ayant décrit cet effet en 19852 mettent en avant que la volonté de ne pas gaspiller est un des moteurs de ce biais cognitifs. Pourtant, les investissements déjà dépensés dans un projet voué à l’échec sont bel et bien perdus. Seuls peuvent être gaspillés les coûts futurs.
- To terminate a project in which $1.1 billion has been invested represents an unconscionable mishandling of taxpayers’ dollars. (Senator Denton, November 4, 1981)
- Completing Tennessee-Tombigbee [Waterway Project] is not a waste of taxpayer dollars. Terminating the project at this late stage of development would, however, represent a serious waste of funds already invested. (Senator Sasser, November 4, 1981)
Examples of the sunk cost effect exist in great quantity and for great quantities. During late 1981 the funding for the immensely expensive Tennessee-Tombigbee Waterway Project was scheduled for Congres- sional review. As the above quotes indicate, proponents of the project insisted that to stop the project after a great deal had already been spent would represent a waste of taxpayers’ money. In other words, the sunk cost provided a strong impetus to continue the project
En réfléchissant “en bloc” et considérant le coût dans la même temporalité que l’accomplissement du projet, nous perdons de vue qu’il est déjà dépensé, et qu’il ne devrait plus nous influencer. Seul le devrait le résultat attendu des actions encore à faire.
Only incremental costs should influence decisions, not sunk costs.
Pourquoi ça compte
Ce biais est d’autant plus puissant que l’investissement est important. “Gaspiller” 20€ pour finalement ne pas aller au concert est envisageable, mais certainement pas 100€ ou plus. À ce pris là, nous irons au concert, et nous convaincrons même peut-être de l’avoir aimé.2
Réaliser quand un coût est irrécupérable permet de s’en affranchir et de le sortir de notre raisonnement. Sans cela, nous risquons d’être prisonniers d’un cercle vicieux où nous investissons de plus en plus de ressources et d’efforts dans une cause déjà perdue.3
Il est également important de reconnaître que cet effet puisse être utilisé à des fins de manipulation par une technique similaire au “pied dans la porte”, et l’article des auteurs2 cite l’exemple d’industriels utilisant le poids des investissements pour forcer la poursuite de projets malgré l’opposition qu’ils peuvent entraîner.
En conclusion
Nous sommes tous victimes de ce biais de raisonnement.Nous aimons beaucoup en rire avec ma moitié, et en plaisanter nous aide parfois à désamorcer ce piège.
Ces biais sont vraiment intéressants : la façon dont ces pensées automatiques, ces éléments de “bon sens” conditionnent nos comportements à notre insu, souvent à nos dépens, m’intéresse beaucoup.
Cette conclusion est un peu abrupte, mais n’étant pas influenceur, je n’ai pas de programme en 17 étapes à vous vendre pour vous aider à mettre votre cerveau à jour contre les biais cognitifs, et dont le prix vous incitera à ensuite venir à mes conférences ou à rejoindre ma campagne de financement participatif. Je vous laisse donc à vos pensées.
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Why are we likely to continue with an investment even if it would be rational to give it up? thedecisionlab.com ↩︎
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Arkes, Hal & Blumer, Catherine. (1985). The psychology of sunk cost. Organizational Behavior and Human Decision Processes. 35. 124-140. DOI: 10.1016/0749-5978(85)90049-4. ↩︎ ↩︎ ↩︎
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Biais des coûts irrécupérables sur Toupie.org ↩︎