Nous avons fini de regarder “Les sept cadrans d’Agatha Christie” sur Netflix1. Fanatiques que nous sommes du Hecule Poirot de David Suchet, une enquête policière écrite par Agatha Christie était des plus alléchantes. Au final, nous avons passé un bon moment, mais ce feuilleton est loin d’être inoubliable à mes yeux.
Je ne suis certes pas critique artistique, mais j’avais envie d’y consacrer quelques lignes. C’est parti.
Points positifs
Le casting est bon. Lady Eileen, le personnage principal est dynamique et attachant, même si parfois un peu forcé. Le casting secondaire est génial. Lady Catheram mère est jouée à la perfection par Helena Bonham Carter: on croit sans hésiter à la souffrance endeuillée d’une mère veuve et recluse. Martin Freeman en commissaire est… Martin Freeman : un peu bondissant, vif et sympathique. Les autres personnages sont tout à fait crédibles, et bien joués.
À l’écran, les interactions entre les personnages sont naturelles et spontanées. Les dialogues sont bien construits et servent efficacement à exposer tant l’histoire que la psychologie des intervenants. Les traits d’esprits de certains personnages sont subtils et amusants, les répliques fusent, le tout prononcé d’un délicieux accent anglais artisto tout à fait de circonstance.
La direction artistique est solide. Filmé d’une façon fluide dans de très beaux décors anglais, la mise en scène est bourrée de détails et de clins d’œil. L’atmosphère soignée est tantôt oppressante tantôt mystérieuse. La bande son est soignée : elle ne détourne pas l’attention de l’image mais contribue efficacement à renforcer l’atmosphère.
Tout ceci ne suffit pourtant pas, à mes yeux, à compenser les gros défauts du scénario.
Faiblesses
La série est se présente comme une enquête d’Agatha Christie, et c’est en effet l’adaptation d’un roman policier (que je n’ai pas lu). On s’attend donc avant tout à… une enquête. Pourtant je trouve cet aspect bien trop léger.
Du mystère, il y en a. Sociétés secrètes, meurtres en série, figures masquées, un complot militaire à l’aube de la seconde guerre mondiale… Les ingrédients sont bien réunis pour un cocktail qui devrait être délicieux. Mais la façon dont se déroule la série ne les lie pas ensemble, et leur combinaison sonne creuse.
Pas d’indices permettant au spectateur de réfléchir au côté des personnages, ni de révélations progressives sur les mobiles cachés des uns ou des autres, aucune progression de l’enquête avant le dernier acte. Les personnages semblent comme trimbalés de scène en scène, et les meurtres s’enchaînent sans que l’ombre d’une piste ne se dessine La solution tombe finalement, toute cuite, à la fin du dernier épisode, et on nous explique alors a posteriori à quel point tout était évident depuis le début. Ce qui fait avancer le scénario relève plus souvent de la coïncidence que de la déduction ("oh non ! qui dort ainsi allongé sur le bord de la route ! mais c’est… un cadavre ! 😱")
Pire encore ! De nombreux petits détails cachés dans la direction artistique ne sont jamais exploités. Ce qui pénalise le spectateur attentif qui tente de mener son enquête, croyant voir des indices là où il n’y a que de jolies images. Deux exemples concrets :
- lors de la fête du premier épisode, alors que nos regards sont fixés sur un jeune couple dansant, passe en arrière plan une personne habillée d’un scaphandre. Jamais il ne sera mentionné malgré l’étrangeté de sa présence.
- après le premier meurtre, on trouve par terre un masque laissé abandonné, soigneusement montré par une habile vue plongeante. Mais aucun rapport avec le meurtre, lui non plus ne sera jamais mentionné.
Je pourrais faire une liste plus longue de ces anti-fusil-de-Tchekhov[^tchekhov], mais je risquerais de spoiler la fin. Même la mention des “7 cadrans” que fait la première victime n’est au final qu’une coïncidence avec son meurtre. Alors qu’il s’agit du titre de la série ! Le scénario essaie de nous faire croire en des liens qui n’existent pas, et ne place aucun indice permettant d’élaborer des hypothèses sur le vrai sujet de l’enquête.
C’est, je crois, une façon bien maladroite de créer un faux-suspense et d’être certain que le spectateur soit surpris au moment de la chute.
Il y a tout de même quelques scènes de déduction typiques des séries d’enquête. Par exemple, l’examen de la trace du revolver sur la pelouse.
Mais ces scènes sont rares, et les personnages s’y répètent plusieurs fois, insistant lourdement sur leur raisonnement pour garantir que le spectateur a bien reçu le message. Ce qui aurait pu être élégant est donc cousu de fil blanc.
Même la scène de “révélation” lors de laquelle l’enquêteur explique la solution aux personnages est étrangement construite. Aucune réponse n’y est donnée, hormis les éléments déjà clairement explicités auparavant. Une révélation qui ne révèle rien : typique de cette enquête qui n’enquête pas et de ces indices qui n’indiquent rien. Un subterfuge pour déguiser une histoire très simple en un mystère indémêlable.
Autre grave point noir : on voit venir les retournements de situation. Pas grâce aux indices ni au travail de nos petites cellules grises, mais parce que la mise en scène trahit le secret.
Il arrive dans certains films que la caméra ou la musique annoncent tout bas ce que le spectateur découvrira plus tard, et il n’y a rien de reprochable à cela.
Je dis ici “trahit”, et non pas “suggère”, car il est évident que la révélation devrait être une surprise totale tant pour les personnages que pour nous. Et pourtant, ma femme et moi l’avons vue venir près de 15 minutes avant que la stupeur ne frappe Lady Eileen. Triste.
Le dénouement final en revanche sort complètement de nulle part. Rien ne permet de le voir venir, ni même d’en formuler l’hypothèse. Pour le coup, le spectateur est aussi surpris que les personnages. Mais cette surprise est gratuite, forcée, car elle est le produit d’une pure rétention d’information.
Toujours est-il qu’il est très frustrant de chercher des indices, croire en trouver, pour qu’il ne s’agisse en fait que de détails artistiques, et pour qu’à la fin l’enquêteur conclue par “oui… c’est évident… tout prend sens maintenant…” alors que rien n’annonçait la résolution. Je trouve ça léger et ça me laisse sur ma faim.
Mortalité Moralité
Au final, Les Sept cadrans d’Agatha Christie est une série d’enquête sans enquête. La direction cinématographique, les acteurs, leurs dialogues, la musique, les décors ont beau tous être soignés, le scénario met à plat leurs efforts en se faisant passer pour plus intéressant qu’il n’est.
Je crois que la série prend ses spectateurs pour des simplets. Les quelques scènes de déduction sont forcées, les raisonnements basiques et répétés plusieurs fois comme s’ils relevaient d’un coup de génie, et les vrais secrets ne nous sont même pas présentés, de peur sans doute qu’ils ne nous échappent.
J’ignore si le roman d’Agatha Christie est de la même veine. Après tout, ce n’est que son deuxième ouvrage, et la maîtresse du Polar n’avait peut être encore pas pris ses marques. Mais j’en doute. Je pense que nous avons affaire à un épisode de Scooby‑Doo qui se mascarade en Sherlock Holmes.
Soit j’ai raison, soit la série est réellement beaucoup trop intelligente pour moi et j’ai manqué absolument chacun des indices.
Ma conclusion: agréable à regarder mais parfaitement dispensable. Je préfère n’importe quel Hercule Poirot, Sherlock (BBC), ou Knives Out.
Points bonus tout de même pour Helena Bonham Carter que j’ai adorée, et dont certaines répliques m’ont vraiment touché. Elle est merveilleuse.
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Agatha Christie’s Seven Dials, de Chris Chibnall, sorti en 2026. Voir sur Allociné ↩︎